Lui

- "Qu'est ce que tu fabriques? C'est vert, on peut traverser, tu viens?"

Jeanne ne l'a pas vue. Ou plus probablement, elle ne l'a pas reconnue. Elle ne comprend pas pourquoi je reste planté là, alors que tout le monde s'engage sur la chaussée. Moi non plus je ne comprends pas. Tout d'un coup, j'ai l'impression qu'une parenthèse s'ouvre au milieu de cette chaussée et me replonge cinq ans en arrière. A quelques stations de métro d'ici.

- "Tu ne veux pas qu'on y réfléchisse à deux? Que tu m'expliques ce qui te passe... ce qui t'est passé par la tête et qu'on en reparle sans précipiter les choses ?"
- "Réfléchir à quoi? "
- "A nous! réfléchir à nous! A nos six ans à construire quelque chose! A s'aimer! A toutes les fois où tu m'as dit que j'étais la femme de ta vie! A notre projet de mariage et d'avoir au moins deux enfants! Tu t'en vas trois semaines pour le travail à l'autre bout de la Terre; on échange à peine trois mots par jour à cause du décalage horaire; et tu reviens pour me dire que tout est fini? Mais tu as complètement perdu la tête ou quoi? Tu te rends compte de ce que tu me fais?"

Combien de scénarios différents ai-je imaginé? Combien de mots choisis différemment qui nous auraient ouvert les portes d'une seconde chance? En six ans de vie commune, c'était la première fois que l'idée de nous séparer était prononcée, et nous nous étions tous deux engouffrés dans la seule issue parmi des milliers d'autres, qui menait vers une rupture immédiate et irréversible. Je ne lui avais pas laissé la moindre ouverture, et elle avait choisi par fierté ou dignité de ne pas perturber ma position extrémiste, en acceptant ce solde de tout compte sur place, devant la bouche de métro, puis sûrement quelques longs mois de souffrance silencieuse pour se retrouver cinq ans plus tard de l'autre côté de la chaussée que je m'apprêtais à traverser il y a quelques instants, mais qui m'apparaît soudain comme la frontière de tous les dangers.

Finalement, notre séparation aura été à l'image de notre relation: la maîtrise de soi, le calcul, le refus du compromis, la volonté de rester digne par dessus tout, y compris la survie du couple. Je me souviens de nos disputes violentes et soudaines. Elles pouvaient durer des semaines: un conflit ouvert, puis l'armistice et une guerre froide qui se prolongeait jusqu'à la fatigue, la saturation, jusqu'à l'oubli même des motifs de la dispute. Si cette guerre s'arrêtait, ça n'était pas par abdication de l'un des deux camps, mais parce que ce que nous n'arrivions pas à pardonner ou céder à l'autre, le temps finissait par s'en charger.

Elle m'a toujours paru plus à l'aise dans ces moments de dispute. Alternant l'enfer insoutenable chez nous, et un tout-va-bien devant les autres avec une aisance redoutable. Avec le recul, je ne sais toujours pas si c'était parce qu'elle était meilleure que moi pour faire semblant, ou parce qu'elle était simplement moins affectée que moi par ce qui nous arrivait. Je la regardais parfois avec un mélange de fascination et de dégoût, passer de l'expression du mépris et de la souffrance la plus pure, à un sourire rayonnant la minute d'après en ouvrant à nos invités. Comme si elle jouait ces expressions sans les vivre vraiment. Ou comme si le plus important pour elle n'était pas de résoudre notre dispute, mais de faire croire aux autres qu'il n'y en avait jamais eu.

Peut-être que finalement pour elle, tout allait bien entre nous alors que pour moi, tout allait mal. Peut-être aurait-elle pu continuer à vivre comme ça, avec moi, tous les jours, alors que pour moi, chaque jour supplémentaire passé avec elle était une performance d'apnée. Bien sûr, je ne m'en suis aperçu que le jour où j'ai eu à passer plus d'une semaine loin d'elle: je respirais et c'était bon. Je ne parle pas de la perte d'indépendance et des obligations qui viennent, et c'est bien normal, avec la vie en couple. J'avais moi-même accepté en conscience les règles du jeu, en échange du bonheur de vivre à deux. Pour partager les moments de la vie avec celle que j'aime.

Elle

C'est bien lui en face de moi, qui s'apprête à traverser le boulevard des Italiens dans le sens contraire du mien. Quatre ans que je ne l'ai pas vu... Cinq? Oui, cinq ans de lavage de cerveau pour le rayer de ma mémoire, cinq ans d'efforts de tous les jours pour effacer toute trace de lui dans mon quotidien, et je le reconnais instantanément aussitôt qu'il réapparaît dans mon champ de vision. En plus, il est accompagné de cette femme. Charmante en plus. C'est déprimant.

Pourtant, il a changé en cinq ans. A part son blouson en cuir fétiche qu'il porte toujours. Le même blouson qu'il y a cinq ans, mais en plus vieux. Comme lui: le crane un peu plus dégarni qu'il essaie de masquer en coiffant ses cheveux vers l'avant; son regard surtout, plus déterminé mais plus sombre en même temps, moins optimiste en somme. Tout arrive.

Finalement, cette rencontre fortuite, c'est toute l'histoire de notre relation. Jamais là lorsque l'autre en a besoin, toujours présent au moment où il ne faudrait surtout pas. Pourquoi faut-il qu'il apparaisse aujourd'hui, le lendemain de ma dispute avec Damien, alors que nous sommes toujours un peu en froid. Pourquoi ne pourrais-je pas tomber par hasard sur lui quand tout va bien avec Damien: moi dans ses bras, lui fier de m'avoir blottie contre lui. Nous traverserions le boulevard tellement absorbés de bonheur l'un pour l'autre que je ne le reconnaîtrais qu'au milieu du passage clouté, après m'être tournée vers lui pour m'excuser de l'avoir bousculé. Nous, les amoureux comblés, et lui, vulgaire dommage collatéral de ce bonheur débordant. Je le saluerais sereinement, sans malaise, sans amertume, sans douleur. Heureuse même, de finir par tomber sur lui et de satisfaire ainsi ma curiosité de savoir ce qu'il devient.

Parce que j'avoue, j'aimerais savoir ce qu'il est devenu ces dernières années. La brune à côté de lui doit être sa femme vu que les deux portent une alliance. Ou alors il trompe sa femme avec une autre femme mariée, ce qui ne lui ressemble pas, mais après tout, que sais-je de lui? Pratiquement tout, étais-je persuadée, durant nos six années ensemble: qu'il m'aimerait chaque jour un peu plus jusqu'à la nuit des temps; qu'il voulait qu'on s'installe ensemble rapidement pour fonder un foyer; qu'il était fiable et fidèle et qu'il serait toujours là pour moi... Et au moment où je m'y attendais le moins, il me plaque, comme ça, en 20 minutes, sans hésiter, sans me rappeler deux jours après le queue entre les jambes, sans remord, sans plus aucune nouvelle. C'était il y a cinq ans, à quelques stations de métro d'ici.

Finalement, le plus dur n'est pas la séparation, aussi brutale soit-elle. Le temps efface tout, et plus vite qu'on ne le croit. Et puis Damien est arrivé... Non, le plus dur est de n'avoir rien vu venir. Parce que ses sentiments pour moi n'ont pas pu changer à ce point pendant ses trois semaines de voyage d'affaires qui ont précédé notre séparation. L'envie de me larguer a dû germer dans son esprit bien avant: des mois, peut-être même plus d'un an à se dire que finalement, il serait mieux seul ou avec une autre, mais en tout cas sans moi. Tout ce temps où j'étais dupe; trompée; à croire qu'il m'aimait à chaque fois qu'il me disait "je t'aime", c'est à dire à chaque fois que nous terminions une conversation au téléphone ou qu'il m'embrassait après m'avoir raccompagné en bas de chez moi. C'est ça le plus dur: se tromper, être trompée par lui, par son regard rempli d'amour alors qu'il n'y en avait pas, par la sincérité de sa voix lors de ses "je t'aime", alors qu'il ne m'aimait plus. Depuis quand ne m'aimait-il plus?

Lui

Elle est là, en face de moi, à un passage clouté de distance qui sépare les deux trottoirs du boulevard des Italiens. Quand le feu passera au vert, elle croisera mon chemin entre un bus accordéon plein à craquer, et un deux-roues qui vrombit d'impatience. J'aurais aimé me dire que le temps ne l'a pas épargnée, qu'après ces quelques années, sa silhouette s'est ramassée ou que son regard s'est résigné. Mais non. je la trouve toujours aussi belle, plus conquérante même. Je ne sais pas si elle m'a vu. Je ne sais pas si notre rencontre d'aujourd'hui est fortuite. Mais elle est là, en face de moi, comme un défi au temps passé depuis notre dernière rencontre.

Cinq ans déjà qu'à quelques stations de métro de là, je lui ai dit que je ne voulais plus d'elle. Elle n'avait même pas bataillé contre ma décision pourtant brutale. Quelques semaines auparavant nous parlions de nous aimer pour toujours, et soudain, je décidai qu'il fallait nous séparer. Elle n'avait rien vu venir, tant je l'avais attirée dans l'un de ces guet-apens sentimentaux qui atteignent la perfection justement parce qu'il ne sont pas prémédités.

- "Tu ne veux pas qu'on y réfléchisse à deux? Que tu m'expliques ce qui te passe... ce qui t'est passé par la tête et qu'on en reparle sans précipiter les choses ?"
- "Non, ma décision est prise. Désolé, j'aurais dû t'en parler avant, mais de mon côté je murissais la décision depuis un moment. C'est injuste, je comprendrais que tu m'en veuilles à mort. Je m'excuse."

J'ai toujours apprécié sa capacité à comprendre vite les choses. Quelques mots, puis quelques secondes de réflexion lui auront suffi pour comprendre que six années passées ensemble venaient de s'effacer. Non seulement avait-elle compris, mais sa fierté l'aurait de toute façon empêché de pousser plus loin cette discussion dont l'issue était claire. Elle passait déjà aux considérations pratiques:

- "J'ai quelques affaires chez toi..."
- "Oui, je te les renverrai, ou je te les ferai passer par..."
- "Non, brûle-les." me coupa-t-elle d'une voix sans brutalité, mais pleine d'assurance et teintée d'une légère satisfaction: celle de reprendre légèrement le contrôle d'une situation qu'elle subissait totalement jusque là. Car elle, brulerait tout ce qui avait fait notre histoire commune: entreprise longue et remplie de souffrance, mais entreprise systématique qui venait de débuter, et qu'elle mènerait à terme, je pouvais en être sûr.

Je n'ai toujours pas brûlé ses affaires. Comment brûler du shampoing, une brosse à dents, ou du maquillage? Bien sûr, j'aurais pu supprimer les photos de nous sur le disque dur de mon ordinateur, et livrer ses habits à l'Armée du Salut. Mais trois ans après, le dossier "mes images" de mon disque dur n'a pas été purgé, tandis que sa veste en lin repose toujours chez moi, au fond d'un de mes tiroirs.

Je ne me souviens pas de cette veste qu'elle porte aujourd'hui, mais elle est toujours en lin, sa matière préférée. La couleur est sans surprise dans les tons pastels, car elle n'aime pas attirer l'attention ni prendre de risque. De sa main gauche, elle tient son sac à main ("dans une ville aussi grande que Paris, porter son sac en bandoulière ne suffit pas pour dissuader les pickpockets" me répétait-elle souvent), alors que de la main droite, elle tient une autre main, celle d'un homme. Son homme?... Oui, son homme.

Il a fière allure son homme: grand, les épaules larges, les cheveux châtains clairs négligemment coiffés sur le côté, à part une mèche qui lui barre le front qu'on devine généreux. Il est vêtu d'un polo Lacoste moulant bleu marine, et d'un jeans Levi's sans couture, ou à coutures tournantes, je ne sais plus comment on appelle ces jeans qui paraissent si seyants sur les jeunes branchés, mais complètement ridicules sur les autres. Son homme n'a plus l'âge d'en porter, mais il le porte bien. Il ose avec l'assurance de ceux à qui tout réussit. Parce que si le résultat n'est pas celui escompté, personne ne fera de lui un objet de raillerie, plutôt un sujet d'admiration devant cet effort constant d'oser l'originalité, de combattre la banalité.

Je l'imaginais bien avec quelqu'un comme lui. Parce que c'est moi en mieux. Je devine l'air réjoui et serein qu'elle doit faire en posant sa tête sur les épaules de cet homme, assis sur un banc du Jardin du Luxembourg après une longue promenade dominicale, ou alors lorsque les lumières s'éteignent et que le film est sur le point de commencer, confortablement installés dans un de ces fauteuils pour couples des salles du MK2 bibliothèque. L'imaginer dans ces moments ne m'inspire rien d'autre que la réjouissance que quelque part, quelqu'un (habillé en polo Lacoste) profite comme j'ai pu le faire, de son sourire, de sa bienveillance, et de sa générosité. C'est tellement mieux d'être de ceux qui acceptent que celle qui l'a aimé une fois, puisse en aimer un autre aujourd'hui. Et de s'en réjouir. Je suis heureux de pouvoir revendiquer de manière éclatante mon appartenance à ceux-là.